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La forêt bourguignonne face à 2040 : quelles trajectoires pour la filière forêt/bois ?

La filière forêt/bois de Bourgogne–Franche-Comté entre dans une période charnière. Entre crise sanitaire, changement climatique, tensions sur la ressource et évolution des attentes sociétales, les professionnels doivent désormais penser la forêt autrement.

Une vaste étude prospective menée par Solagro, Eepos et Futuribles pour la DRAAF Bourgogne–Franche-Comté, la Région et Fibois BFC, explore les futurs possibles de la filière à l’horizon 2040. Elle met en lumière plusieurs trajectoires d’évolution pour les massifs forestiers régionaux et souligne un point essentiel : l’avenir de la forêt dépendra des choix réalisés aujourd’hui. 

Une région forestière stratégique… mais fragilisée

Avec plus de 1,7 million d’hectares de forêt, la Bourgogne–Franche-Comté représente l’un des principaux territoires forestiers français. Elle contribue à près de 15 % des prélèvements nationaux et génère environ 20 000 emplois directs dans la filière. 

Une dynamique forestière fragile 

Cette dynamique est aujourd’hui fortement perturbée :

  • Baisse de la production biologique des forêts
  • Multiplication des sécheresses
  • Attaques massives de scolytes dans le Jura
  • Tensions croissantes autour des coupes forestières
  • Manque de main-d’œuvre
  • Concurrence entre bois d’œuvre, bois industrie et bois énergie

L’étude souligne également une réduction importante du puits carbone forestier régional, divisée par cinq en dix ans selon les données citées. 

Trois territoires emblématiques étudiés

Pour comprendre les évolutions possibles, l’étude s’est appuyée sur trois territoires représentatifs des enjeux régionaux : le Jura, le Morvan, et le Val-de-Saône et le Fossé Bressan

Le Jura : penser l’après-scolytes

Le massif jurassien, fortement dominé par l’épicéa et le sapin, subit depuis plusieurs années une crise sanitaire majeure liée aux scolytes. Les sécheresses répétées fragilisent les peuplements et provoquent une décapitalisation rapide de la ressource forestière. 

Le Morvan : maintenir une forêt productive

Le Morvan reste un territoire fortement tourné vers le Douglas et la production résineuse. Mais les pratiques sylvicoles intensives interrogent désormais les habitants et les élus locaux. Le massif cherche aujourd’hui un équilibre entre production, paysage et acceptabilité sociale. 

Le Val de Saône et le Fossé bressan : structurer une filière feuillue

Ce territoire feuillu souffre surtout du morcellement foncier et d’un déficit de gestion forestière. Pourtant, le potentiel économique existe, notamment autour du chêne et des circuits de valorisation locale. 

Figure 1 – Les trois territoires étudiés

Localisation des territoires

(Localisation des trois territoires d’étude en Bourgogne–Franche-Comté)


Six trajectoires possibles pour la forêt régionale

L’étude identifie six grandes trajectoires prospectives à l’échelle régionale. Elles représentent autant de scénarios possibles pour la forêt et la filière bois d’ici 2040 :

  • La trajectoire tendancielle
  • Le renouveau productif
  • La rupture multifonctionnelle
  • La protection affirmée de la forêt
  • La trajectoire de déclin économique
  • La trajectoire de crise climatique et sanitaire

La trajectoire tendancielle : une vulnérabilité persistante

Cette trajectoire correspond à la poursuite des dynamiques actuelles, sans changement stratégique majeur.

Les acteurs continuent à s’adapter progressivement :

  • Diversification prudente des essences
  • Baisse modérée des prélèvements
  • Investissements limités
  • Adaptation lente des outils industriels

Les difficultés persistent :

  • Tensions sociétales croissantes
  • Renouvellement forestier incertain
  • Pression climatique forte
  • Vulnérabilité économique accrue

Dans ce scénario, la filière reste fonctionnelle, mais fragilisée.


La trajectoire de renouveau productif

Ici, la région fait le choix affirmé de conserver une forte fonction productive de la forêt.

Les investissements augmentent :

  • Renouvellement des peuplements
  • Adaptation des scieries
  • Maintien des essences économiquement performantes
  • Modernisation des outils industriels

L’objectif est clair : sécuriser la ressource bois tout en intégrant les nouvelles contraintes climatiques et sociétales. 

Cette trajectoire suppose toutefois :

  • Une forte mobilisation collective
  • Une capacité d’investissement durable
  • Une acceptabilité sociale des pratiques sylvicoles


La rupture multifonctionnelle

Cette trajectoire propose une transformation profonde des pratiques forestières.

La priorité est donnée à :

  • La biodiversité
  • Mélanges d’essences
  • Forêts irrégulières
  • Circuits courts
  • Une gestion plus extensive

La forêt devient alors un espace multifonctionnel conciliant :

  • Production
  • Stockage carbone
  • Paysage
  • Tourisme
  • Biodiversité

Mais cette approche comporte aussi des risques :

  • Baisse temporaire de production
  • Nouveaux modèles économiques incertains
  • Difficultés techniques liées à l’expérimentation

 

La protection affirmée de la forêt

Dans cette trajectoire, la fonction écologique devient prioritaire.

La forêt est davantage protégée :

  • Limitation des récoltes
  • Extension des espaces de naturalité
  • Développement du tourisme nature
  • Valorisation des services environnementaux

L’économie forestière repose alors moins sur la production de bois que sur les aménités forestières :

  • Captation carbone
  • Biodiversité
  • Paysage
  • Accueil du public

Ce modèle implique néanmoins une redéfinition profonde de l’économie forestière régionale.


La trajectoire de déclin économique

C’est le scénario le plus redouté par de nombreux acteurs de la filière.

Les crises se multiplient :

  • Manque de main-d’œuvre
  • Désengagement des propriétaires
  • Baisse de qualité des bois
  • Fermetures d’unités de transformation

La forêt perd progressivement sa fonction productive structurante. Les usages bois énergie et bois industrie prennent le dessus au détriment du bois d’œuvre. 

Cette trajectoire entraînerait :

  • Une fragilisation économique des territoires
  • Une perte de savoir-faire
  • Une baisse d’attractivité des métiers forestiers

La trajectoire de crise climatique et sanitaire

Dernière hypothèse : celle d’une crise majeure.

L’étude évoque plusieurs scénarios possibles :

  • Arrivée de nouveaux ravageurs
  • Multiplication des canicules
  • Effondrement de certaines essences
  • Pathogènes importés

Dans le Morvan, le Douglas pourrait connaître demain une crise similaire à celle de l’épicéa jurassien. Dans le Val de Saône, les feuillus pourraient subir des dépérissements massifs liés aux sécheresses répétées. 

Cette trajectoire rappelle l’importance :

  • Anticiper
  • Diversifier
  • Renforcer la résilience des massifs forestiers

Figure 5 – Les trajectoires prospectives de la filière forêt-bois

Les trajectoires par territoire


Une certitude : la concertation devient indispensable

Au-delà des scénarios, l’étude met en avant un enseignement central : aucune trajectoire ne pourra réussir sans dialogue territorial.

Les auteurs insistent sur plusieurs actions jugées « sans regret » :

  • Renforcer la communication auprès du public
  • Améliorer l’interconnaissance des acteurs
  • Soutenir le renouvellement forestier
  • Accompagner l’évolution des outils de transformation
  • Développer les compétences et la formation

La forêt de demain ne sera probablement ni totalement productive, ni totalement sanctuarisée. Elle sera vraisemblablement un équilibre entre plusieurs trajectoires, adaptées aux réalités de chaque massif.

Pour les entreprises de la filière, les collectivités et les gestionnaires forestiers, l’enjeu est désormais clair : anticiper plutôt que subir.